Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Les petits noirs de Stéphane Laurent

entretiens littéraires au coin du zinc...

Repères...

Stéphane Laurent est journaliste et rewriter dans l'édition.

Rechercher

Compteur

Depuis le 22-02-2007 :
9164 visiteurs
Depuis le début du mois :
134 visiteurs
Billets :
7 billets

Un petit noir avec Armand Cabasson | 27 février 2007

Je me réjouis de pouvoir proposer cette interview avec Armand Cabasson. Tout d'abord parce que l'homme est un ami. Ensuite, parce que son parcours exemplaire a tout pour réconcilier les aigris de l'écriture avec le monde impitoyable de l'édition. Il sera toujours temps d'aborder plus tard des expériences plus complexes... Echange décontracté, donc, comme devant un petit noir, au coin du zinc...

 

Peux-tu raconter un peu tes débuts en matière de littérature ? Je sais que tu t'es beaucoup investi dans l'écriture de nouvelles et l'univers des revues, des concours... Tu as eu une vie littéraire assez active avant même de publier ton premier roman...

 

Mes débuts ont été chaotiques en ce sens que je m'éparpillais dans toutes les directions : romans, nouvelles, scénarios de BD (j'allais au Salon d'Angoulême pour y rencontrer des dessinateurs), scénarios de courts-métrages, livres pour enfants (avec un ami dessinateur)... Presque toutes les formes d'écrits m'intéressaient. Puis, petit à petit, j'ai commencé à voir que je me sentais bien plus à l'aise dans les univers du roman et de la nouvelle. Mais je pense que mes tentatives avortées (en particulier dans le domaine des scénarios de BD) m'ont enrichi, m'ont enseigné des choses qui me servent aujourd'hui dans l'écriture des romans et des nouvelles. Par exemple : il faut avoir passé trois heures sur une planche de BD à concentrer, encore et encore, les dialogues (qui submergent les dessins...) pour s'imprégner du concept bien connu des scénaristes de « moins et mieux »... 

 

 

Dans quelles circonstances as-tu été amené à publier Un monde hostile, ton premier polar ?

 

Le plus classiquement du monde : j'ai écrit ce roman avec plaisir, avec passion. Puis je l'ai posté à une dizaine d'éditeurs. Et il y a eu un oui !

 

Ton éditeur était une structure de dimension très modeste, et de fait, il n'a guère tardé à mettre la clé sous la porte : dans quel état d'esprit se trouve t-on lorsque son premier livre ne bénéficie pas forcément du soutien que l'on pouvait imaginer ?

 

Ah... Tu ravives de vieux souvenirs parfois amers... Disons que coexistaient en moi la joie d'être publié et la déception de voir que mon livre n'était quasiment nulle part (pratiquement aucune librairie ne l'avait ; par contre on pouvait le commander). C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à découvrir les rouages complexes du monde de l'édition, de la diffusion, de la distribution, des librairies, de la presse... Pour un auteur, tout n'est pas terminé quand le livre est publié, il faut s'attendre à se heurter à de nouveaux problèmes... Mais, néanmoins, je garde un bon souvenir de cette aventure, même si elle s'est terminée par un naufrage.

 

Peux-tu revenir sur les circonstances qui t'ont conduit à faire partie aujourd'hui de la prestigieuse collection Grands détectives des éditions 10/18 ?

 

Eh bien, là encore, il n'y a pas de révélation. J'ai posté le manuscrit du 2e roman de cette série, « Chasse au loup », à 10/18. (Le premier roman, « Les proies de l'officier », avait été publié en grand format chez NiL Editions, mais NiL Editions a interrompu la publication de la série, à la suite d'un changement de ligne éditoriale). Puis, un mois plus tard, un samedi soir, vers 21H30, le téléphone a sonné. C'était Jean-Claude Zylberstein ! Nous avons longuement discuté. Il a accepté le manuscrit, acquis les droits poche de « Les proies de l'officier » et les 2 romans sont parus simultanément en mars 2005, chez 10/18.
 
Faire vivre des personnages récurrents à travers une série de romans est sans doute épanouissant par bien des aspects, mais ne peut-il pas y avoir aussi une certaine « automatisation » de l'écriture ?

 

Il faut à tout prix éviter l'automatisation ! Dans une série, avant de débuter chaque nouveau livre, il faut s'interroger sur les moyens d'éviter la routine, les redites... Quels sont les thèmes que l'on n'a pas encore abordés et auxquels on tient ? Quelle va être l'intrigue ? Comment ont évolué les personnages de la série depuis le roman précédent ? En réalité, ce danger de se répéter, de ne pas se renouveler existe à chaque fois que l'on s'apprête à écrire, même en-dehors du cadre d'une série... C'est un problème qui interroge chaque auteur. Se répéter, quelque part, c'est « tuer son écrit ». 

 

Ton profil – concouriste publiant en revues confidentielles devenu auteur professionnel – est de nature à susciter l'espoir chez bon nombre d'amateurs, souvent désarmés face aux réalités de l'édition. Quels conseils pourrais-tu leur donner ?

 

Je n'aime pas donner des conseils. D'abord, ce serait arrogant. Ensuite, il faut absolument éviter les « conseils » qui aboutiraient à définir une démarche standardisée ! Pas de pensée unique ! C'est la diversité des vécus, des parcours, des motivations qui permet la diversité des écrits. Donc, moi, je suis passé par l'univers de la nouvelle (et je continue à en écrire), j'ai beaucoup voyagé et mon métier de psychiatre enrichit mon univers littéraire. Mais il existe tellement d'autres voies : le journalisme, écrire des critiques littéraires, la BD, le cinéma, les courts-métrages, le théâtre, toute expérience de vie, la littérature expérimentale... Quand aux réalités de l'édition, on les découvre petit à petit, au fil de son parcours. On peut aussi lire des articles à ce sujet dans diverses revues littéraires.

 

Tu viens de publier La mémoire des flammes chez 10/18. Quels sont tes projets littéraires pour l'avenir ?

 

Je continue à écrire des nouvelles (même si, malheureusement, il est extrêmement difficile d'arriver à ce qu'elles soient publiées...), je songe au quatrième roman de ma série historique et policière et je réfléchis également à un projet de roman contemporain (qui serait peut-être hors genre, donc de littérature générale). Mais tout cela va s'étendre sur plus d'une année, bien sûr... Merci pour tes questions !

 

 Merci pour tes réponses...
 

Publié par Genève à 09:43:26 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (0) |

Un petit noir avec Nicole Laugel | 23 février 2007

Nicole Laugel est un écrivain de l'ombre : elle met son talent pour l'écriture au service des autres, ceux dont l'expérience de vie ne se double pas forcément d'une expérience de plume. Vivre de ses écrits en produisant pour les autres, concilier travaux alimentaires et écriture personnelle, se frotter aux réalités parfois pénibles de l'édition... tels sont tous les aspects de l'écriture que j'ai voulu aborder avec Nicole Laugel, un peu comme au coin du zinc, devant un bon petit noir...

 

- Vous êtes biographe : en quoi consiste exactement votre travail ?

 

- Ce terme de biographe regroupe des travaux d'écriture dans un sens large. Pour resserrer, je dirais que j'écris pour les autres. Biographies ou mémoires, récits, confessions, romans, toutes sortes d'histoires. Ma base de travail peut-être constituée de conversations avec le « commanditaire » que j'enregistre, de recherches que je réalise moi-même à la demande, de notes griffonnées dans un cahier que l'on me confie ou parfois de textes écrits en style télégraphique et même en phonétique. Il m'arrive aussi d'améliorer un récit, de le rendre plus fluide avant édition... 40 % environ de mon temps  est consacré à l'écriture. Le reste du temps passe dans les tâches que requiert une petite entreprise : recherche de clients, paperasseries, discussions et interviews, recherches, et surtout corrections et longues relectures répétitives (5 ou 6 au moins pour chaque manuscrit livré).

 

- Vous travaillez beaucoup, je crois, avec des personnes assez âgées désireuses de raconter leur histoire à travers un livre : quelles sont les attentes de ces personnes ?

 

- Bien sûr, les personnes âgées sont mues par un fort désir de transmettre leur histoire, les origines de leurs aïeux quel que soit, je le précise, le milieu social dont elles sont issues, affirmer leurs valeurs, parler de la vie qui a beaucoup changé, ne pas laisser un métier se perdre. Leur attente est peut-être bien de retenir un peu le temps qui s'enfuit. Et puis le livre constitue un relais avec leurs descendants qui sont de plus en plus demandeurs. Mais les personnes âgées (au fait, ça commence à quel âge aujourd'hui ?) ne sont pas les seules à vouloir livrer leur vie à leurs proches...

 

- Est-il facile d'adapter sa plume à l'univers d'un autre, de répondre à ses attentes ?

 

- Non, pas toujours. Il faut pour cela une qualité qui est aussi un défaut : être gentille et bon public. Et je le suis... J'aime qu'on me raconte sa vie. Ce que je préfère bien sûr, c'est que le commanditaire d'un livre me laisse carte blanche. Mais quand ce n'est pas le cas, je comprends vite qu'il me faut utiliser certains mots, faire des phrases courtes ou plutôt longues, ou qu'il ne me sera pas permis de sortir du cadre strict des faits rapportés. Rester dans ce cadre est un bon exercice (normal, je suis gentille...)

 

- Les personnes auxquelles vous prêtez votre plume choisissent bien souvent la voie de l'édition alternative : compte d'auteur ou auto-édition. Je reste, vous le savez, assez dubitatif devant ces modes d'édition, notamment pour ce qui concerne la diffusion... Quelle est votre position personnelle sur ces pratiques ?

 

- Je ne suis pas dubitative sur la question. Se raconter dans un livre que l'on a fait éditer à 300 exemplaires par un éditeur qui fait du travail sérieux et de qualité serait une mauvaise « pratique » ?  Aux yeux de qui et pourquoi ? La diffusion est de 150 à 200 auprès de la famille et des amis et d'environ 3 ou  10 en librairie. Parfois plus, parfois moins. Ces auteurs ne courent pas après le grand public, ne cherchent ni la gloire ni le Goncourt... Voilà pour ce que je connais. Et ceux qui ont fait appel à une plume pour réaliser le travail ont le souci de ne pas (excusez du peu) livrer un texte de mauvaise qualité. Mais je sais qu'il existe d'autres « pratiques ». Dans ce cas, le problème est que l'auteur est aveuglé par le désir de voir son nom imprimé sur la couverture d'un livre. Et ça, ça n'a pas de prix... Pourtant le prix se révèle parfois ruineux.

 

- Vous écrivez également sous votre propre nom et vous avez publié des romans, je pense notamment à 4 ares 45 de bonheur. S'agit-il d'un itinéraire parallèle, ou voyez-vous une réelle correspondance entre vos travaux pour les autres et vos livres plus personnels ?

 

- Le roman que vous citez est mon premier. Les passerelles entre mes deux plumes ne sont pas simples à mettre en place. Je dirais que la plus personnelle des deux est souvent reléguée à la main gauche (je suis droitière, vous l'aurez deviné...) La correspondance entre les deux réside essentiellement dans le bonheur d'écrire à longueur d'année. Une vie rêvée. Mais cette graphomanie est à double tranchant. Pour vivre, compris au sens manger et payer ses factures, il faut beaucoup écrire, mais pour les autres... Et si je ne m'en plains pas, je pense que c'est un empêchement pour le roman. Cela dit, récemment, en parlant avec un écrivain également traductrice, je me disais que c'est peut-être une façon de ne pas trop mouiller sa chemise. Ecrire les histoires des autres est peut-être un excès de pudeur.

 

- L'existence d'un auteur publié par de petits éditeurs n'est pas toujours très simple : quelles réflexions vous inspire votre expérience dans l'édition ?

 

- Mes réflexions sur le sujet tiendraient dans un... livre. Je croyais être éditée parce que le mien était bon. Naïve et prétentieuse, je suis très vite tombée de mon nuage, aspirée par la sphère économique. Pour faire court, je me suis pliée à ce qu'on m'a demandé, puisque c'était au nom du dieu marketing. Le titre a changé, des passages entiers ont été coupés, des mots changés à mon insu, l'imparfait du subjonctif supprimé. J'ai serré les dents. C'était un mal nécessaire. Finalement, le livre est paru, presque à l'insu de mon plein gré, avec 6 mois d'avance sur la date prévue, une sortie prématurée dont j'ai eu connaissance quelques jours après l'arrivée des livres dans le stock de la maison d'édition. Ce n'était pas ainsi que je m'étais imaginé l'avènement de mon premier ouvrage personnel. J'étais déjà bien sonnée, quand on m'a suggéré de calmer mes espoirs de succès, ce que je fis en constatant que l'envoi massif du livre à la presse n'était pas au programme du dieu marketing. Inutile, les journalistes et les critiques n'ont pas le temps de lire... m'a-t-on expliqué. Dépitée, je me suis quand même assise derrière une table, dans un salon du livre ou chez « mon » libraire amical et sincère pour signer d'une dédicace fébrile quelques rares exemplaires. Un peu moins de deux ans après sa parution, allez comprendre... les ventes de 4 ares 45 de bonheur se révélaient carrément médiocres, et je fus encouragée, par courrier, à racheter le stock de livres restants (1 000 environ). Faute de quoi il passerait au pilon... Je l'ai laissé partir au pilon. C'est cruel. Car au-delà des chiffres de ventes, j'ai vécu comme un choc l'absence de concertation et de discussion avant publication. Pour tout dire, le manque de témoignages « d'amour » ou devrais-je plus raisonnablement dire d'adhésion ou de respect de la part de l'éditeur envers mon travail m'a été d'une grande frustration.

 

- Quels sont vos projets, en matière d'écriture ?

- En matière de roman, me remettre de ce qui précède en m'y remettant... car cette première parution a laissé des traces et posé bien des questions. J'avais en boîte les esquisses de deux autres romans, et m'estimant remise de mes déconvenues, je travaille sur l'un d'eux. J'espérais l'achever en cette fin d'année, ce que je m'étais déjà promis l'année dernière à la même époque... En ce qui concerne l'écriture professionnelle, savez-vous pourquoi c'est Amerigo Vespucci qui a donné son nom à l'Amérique et non Christophe Colomb qui en était le découvreur ? Parce que Vespucci s'est fait connaître avant Colomb, en publiant sa biographie... Mes projets sont de faire parler de mon métier dont trop peu de gens connaissent l'existence...

 

 

 

 

Publié par Genève à 14:01:16 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (0) |

Un petit noir avec Gérard Levoyer | 23 février 2007

Gérard Levoyer multiplie les casquettes et jongle avec les activités: auteur de théâtre (près de 30 pièces au compteur), de textes pour la radio (des dizaines de dramatiques, enregistrées par des comédiens tels que Claude Piéplu ou Julien Guiomar), nouvelliste, metteur en scène, comédien... et animateur du concours Nouvelle au pluriel, qui a fait pendant onze ans le bonheur de centaines d'auteurs en herbe ou confirmés. J'ai d'ailleurs fait connaissance avec Gérard à une remise des prix de son concours, dont je suis par la suite devenu l'un des lecteurs. J'ai aussi eu l'occasion de l'inviter à Strasbourg pour une soirée de lecture publique de quelques-unes de ses nouvelles, organisée par mes soins. Il m'a donc semblé naturel de lui consacrer un peu d'espace sur ce blog, pour un petit échange convivial, comme au coin du zinc, devant un petit noir...
 

-Je crois savoir que ton parcours d'auteur a démarré tardivement, après plusieurs autres « existences » professionnelles : peux-tu retracer l'itinéraire qui t'a conduit à l'écriture et au théâtre ?
 

-  Oui avant de vivre oiseusement de ma plume, comme on dit parfois dans les mauvaises nouvelles, j'ai engrangé quelques annuités dans différents secteurs, afin de ne pas mourir de faim quand la bise de la retraite sera venue. J'ai donc été tour à tour : chercheur d'or dans la Touques (rivière qui se jette dans la Manche à Trouvilles sur mer), coureur du Tour de France en billes sur les plages du même lieu, chasseur d'autographes, resquilleur de galas, chapardeur de fétiches, concouriste de chant, ramasseur de billets de banques perdus et cent autres petites occupations de jeunesse qui m'ont conduit à remplir les casiers d'une supérette, premier vrai job d'été qui précéda de peu la peinture en bâtiment et le monitorat dans un C.A.T, ces deux derniers emplois occupant la très large place de mes quarante premières années. Mais si ces métiers se situent avant mon activité d'auteur, je ne pense pas qu'elles y aient mené. L'écrit a toujours été mon truc. Dès l'école je ne vivais que pour le cours de français et mes meilleures notes étaient obtenues en « rédac ». J'ai bien sûr commencé par écrire des poèmes, puis des chansons que nous chantions en chœur sur les scènes Trouvillaises et, comme j'ai rencontré le théâtre à 17 ans (c'est-à-dire 3 ans après le travail), je me suis mis à imaginer de courtes pièces dont j'échafaudais la trame sur le haut de mes échelles de peintre et que je me dépêchais d'écrire sur des cahiers à la pause « 4 heures ».
 

- Dramaturge, auteur pour la radio et pour la télévision, nouvelliste mais aussi comédien et metteur en scène... toutes ces cordes à ton arc te semblent-elles complémentaires ou prouvent-elles simplement que tu aimes papillonner ?
 

- Les deux. Je m'ennuie très vite. J'aime écrire vite et passer vite à autre chose. Trois « vite » en une ligne ce n'est pas un hasard c'est un constat. Les choses ne vont jamais assez vite pour moi. Je suis une sorte de puce qui saute à gauche à droite, sur tout ce qui passe à sa portée. Ce qui m'amène à travailler sur plusieurs projets à la fois. Je ne suis pas toujours très heureux de cet état, ayant le sentiment latent de ne pas aller au fond des choses, de les survoler, mais c'est aussi la demande qui fait cela. Et cette exigence que j'ai de vouloir répondre « présent » à tout appel même s'il n'est pas « au secours ». L'organisation de Nouvelle au Pluriel m'oblige aussi à découper mes journées en tranches. Bref oui j'aime papillonner. Et quand je suis comédien l'écriture me manque. Et l'inverse est valable itou. Mais ce qu'il y a, avant tout, avant ce besoin de mener mille choses de front, il y a l'envie de me lancer des défis, de voir si je suis capable de... Toutes les disciplines de l'écriture demandent des techniques différentes, un savoir faire différent, un mode de réflexion différent. Ecrire un sketch est très difficile pour qui ne l'a jamais fait, un bon sketch s'entend. C'est-à-dire un texte de 5 minutes, monologue ou dialogue, dont une réplique sur deux doit surprendre et amener le rire. Idem pour un texte radio où certains proposent parfois des scénarii qui ne sont que des pièces de théâtre. Quelle bêtise de passer à côté de ce qui fait l'originalité de la radio, à savoir l'absence d'image ! La suggestion ! Suggérer est une arme formidable, couper au bon endroit aussi, se servir du bruitage, de l'action, de l'intonation. La radio peut s'écouter dans le noir, alors elle vous habite, vous envahit, vous entraîne, et l'auteur peut emmener l'auditeur aveugle où il veut par la simple force de ses mots ... excusez-moi, j'ai l'impression de faire un cours. Evidemment, si personne ne me coupe la parole, moi, je peux bavarder sans fin. 
 

 - Alors coupons : j'ai le sentiment que tes pièces – tu en as écrit plus d'une vingtaine – sont très régulièrement montées par de petites compagnies. En tant qu'auteur et metteur en scène, quel regard portes-tu sur ces adaptations ? 
 

 - 29 exactement ! J'en suis pas peu fier. La dernière s'appelle « Les enfants de la cigogne » un texte pour jeune public sur le thème de l'adoption. Terminée il y a tout juste un mois, pas encore éditée, elle est donc vierge. En ce qui concerne les 28 autres, elles ont effectivement la chance – à part deux ou trois – d'être toutes jouées, plus ou moins régulièrement, par des troupes amateurs, de Aubignas à Pompignac, de Marennes à St Bonnay de Cray, sans oublier la Belgique, la Suisse, le Québec et - plus surprenant - l'Iran et Djibouti. C'est, bien sûr, une énorme satisfaction pour moi. Et il m'arrive très souvent d'aller rencontrer ces compagnies, d'assister à une représentation de ma pièce et de discuter avec toute la troupe. Ces visites sont toujours vécues par les comédiens comme un événement à la fois heureux et terrorisant. « Un auteur vient nous voir !!! Est-ce qu'on va être à la hauteur ? » Nous devons certainement apparaître comme des monstres intouchables vivant éternellement enfermés dans une tour de château. De ce fait, quand on en libère un, il faut s'attendre à tout. On ne me jette pas de cacahuètes mais on m'offre des verres à boire, histoire de m'amadouer. Dans l'ensemble je suis plutôt aimable et je remercie tout le monde, je trouve les mots pour faire plaisir. Ils sont la plupart du temps spontanés et sincères mais j'avoue qu'il m'est arrivé de me forcer un petit peu suite à une représentation qui ne mettait pas vraiment ma pièce en valeur, voir même qui pouvait lui porter préjudice. L'enfer est parfois pavé de bonnes intentions ! 
 

  -   Te considères tu davantage comme un comédien qui écrit, ou comme un auteur qui joue la comédie ? 
 

 -   Je ne me considère pas du tout. Je ne m'envisage pas plus. Et surtout je ne me définis pas. Je n'en sais rien. J'ai d'ailleurs beaucoup de mal à répondre quand, sur un questionnaire, on me demande ma profession. Je ne tranche pas, je marque : auteur/comédien. Les deux sont indissociables, imbriqués, réversibles et complémentaires. Coupez-en un, il ne vous restera que Gé Lev ou que Rard Oyer. Ce qui est franchement moche, reconnaissons-le. 
 

 - D'un point de vue très personnel, je suis assez agacé par les auteurs qui répugnent à pratiquer certaines formes d'écriture alimentaire (sur le mode « très peu pour moi, je ne mange pas de ce pain-là... »). Je sais que tu as écrit des textes pour la télévision, des nouvelles pour l'hebdomadaire Nous Deux... Comment considères-tu ce type d'exercices assez éloignés du reste de ton œuvre ? Comme un challenge, ou simplement comme une façon de mettre du beurre dans les épinards ?
 

 - J'aime relever des défis. Ecrire pour Nous Deux en était un vrai car on dit toujours en lisant une certaine littérature : c'est facile. Hé bien pas du tout ! Comme je traversais une période difficile pécuniairement, j'ai trouvé cette solution pour ajouter du beurre, comme tu dis. Mais ce ne fut pas aisé car ces nouvelles sont tout d'abord calibrées très précisément et surtout il y a une charte bien précise avec des mots à ne pas employer (braguette par exemple, beurk, pas beau, interdit), des codes, des expressions porteuses, des ellipses à éviter. J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire pour eux, en dépit de la vingtaine de textes qu'on m'a refusée (hé oui, quand même, j'avais du mal à entrer dans le moule) car ça m'a permis d'écrire dans des directions différentes, des histoires dont je ne rougis pas, que je n'aurais jamais abordées de moi-même et non dénuées d'intérêt. Car même si Nous Deux propose du sentimental il ne dédaigne pas la qualité. J'ai également dit qu'écrire un sketch n'était pas si évident que cela, surtout quand on a envie d'être joué par les plus connus des amuseurs. Ce sont des gens très courtisés, qui lisent des tonnes de sketches, s'ils vous choisissent c'est vraiment que vous avez fourni du bon travail et il n'y a pas de satisfaction plus importante que la reconnaissance du travail bien fait, dans quelque domaine que ce soit. Il n'y a pas d'écriture vulgaire et d'écriture noble. L'important c'est d'être honnête avec ce que l'on fait. Et de le faire bien. Dans le genre alimentaire j'ai aussi écrit du texte pour des présentateurs télé, à savoir Debanne et Montiel dans Vidéo Gag, car il faut savoir que ce qu'ils disent ce sont des auteurs qui l'ont écrit et s'ils font de l'humour c'est l'humour d'un autre. C'était épuisant d'écrire ce genre de trucs, nous étions une équipe de 5 auteurs à nous réunir, à délirer, inventer des trucs, peaufiner des jeux de mots et le jour de l'enregistrement, dans la panique et l'excitation, comme les textes n'étaient pas appris, il ne restait plus rien, que des bribes, des approximations, un cadavre d'humour. C'est alors qu'on se met à penser très fort au chèque qui va venir effacer la déception. 
 

 - Peux-tu dire quelques mots du concours Nouvelle au Pluriel, que tu animes depuis plus de dix ans ?
 

 - Comme un auteur de polar qui en a marre de son héros et qui le tue, cette année j'achève le concours. A part que moi j'en ai pas vraiment marre. Ce sont les circonstances qui viennent mettre un terme à onze années de belle existence. L'association arrête ses activités pour cause de départ en retraite du président, personne pour lui succéder et donc le concours s'arrête. En même temps c'est une bonne chose car la formule est exigeante et lourde à gérer. Elle repose beaucoup sur la participation bénévole à tous les niveaux. Et ça, ça s'épuise vite. Je le sens chaque année quand je prends mon téléphone pour rassembler mes lecteurs. J'en perds toujours une dizaine qu'il faut que je remplace. Et ça ne se trouve pas facilement un bon lecteur. Et puis il y a la grosse partie qui constitue l'originalité de notre remise des Prix, c'est-à-dire la théâtralisation. Ce sont des troupes amateurs qui s'y collent, c'est pour elles un travail supplémentaire à accomplir uniquement pour la gloire. Alors quand il n'y a pas le compte c'est encore moi qui prend en charge le déficit et qui réalise une théâtralisation. Bizarrement, là où j'ai le moins de mal c'est pour constituer mon jury de personnalités, je trouve toujours des comédiens aimables qui sont intéressés par  cette entreprise originale et qui sont partants pour lire les dix nouvelles sélectionnées, pour venir en débattre et souvent de façon passionnée. Et sur la dizaine il s'en trouve toujours trois pour accepter un travail bénévole supplémentaire, à savoir venir en studio enregistrer les textes lauréats. Cette année Pierre Santini, Bernard-Pierre Donnadieu et Philippe Magnand, rien que ça. Je suis vraiment très content. Alors voilà, après un thème choisi exprès pour l'enterrement, « Pour solde de tous comptes », Nouvelle au Pluriel fera son dernier salut et rejoindra au cimetière des éléphants tous ces beaux concours qui meurent, hélas, chaque année. Mais il n'y a rien de plus vivace qu'un concours. Ca peut ressurgir de n'importe où. Celui là ou son petit frère. Et je me connais, si je vois un bourgeon apparaître, je suis bien capable de l'arroser pour le faire pousser et lui donner une belle dimension. Oui je sais, on n'arrose pas un bourgeon, c'est la limite de la métaphore. 
 

 -Pour finir, quels sont tes projets en matière d'écriture ?

 - Euh... pas grand-chose. Ce qui veut dire beaucoup de possibilités. Pour être honnête, il me reste quand même une commande ferme et un espoir de commande. La commande ferme concerne France-Inter qui m'a commandé une dramatique policière, vingt minutes à livrer quand je veux. Hier j'ai terminé une autre commande radiophonique concernant une émission historique, un truc sur la révolte des canuts de Lyon en 1831. Passionnant à faire. Et l'espoir de commande concerne une pièce de théâtre à écrire pour une compagnie professionnelle de Rochefort, pour laquelle j'ai déjà écrit deux pièces, et qui prépare une évocation sur l'évolution des femmes dans la société, mais le concept n'est pas encore défini alors je ne peux pas en dire plus. Cette année, j'ai une pièce qui cartonne et qui s'appelle « La princesse et le plombier », c'est un spectacle pour jeune public mais où les parents se bidonnent aussi, un truc un peu fou, écrit à la manière des cartoons, et qui délivre un petit message qui me semble tout de même important, à savoir qu'un plombier est plus important, dans un château en ruines, qu'un prince charmant. Et qu'il ne faut pas juger les gens sur leur condition sociale. Une petite graine de morale qui n'en a pas l'air mais qui peut germer dans le ciboulot des mômes (et là c'est aux parents de l'arroser). La compagnie compte la reprendre pendant six mois au Guichet Montparnasse et ils voudraient bien une seconde pièce pour jouer en alternance, alors bien sûr j'ai proposé « Les enfants de la cigogne » mais si elle ne convient pas il faudra peut-être que j'en écrive une autre. Et puis enfin, si jamais je n'avais aucune commande, rien, plus d‘objectif précis, que le monde entier oublie que j'existe et me laisse croupir dans ma Queue en Brie humide et glauque, je me dis que ce serait peut-être l'occasion d'écrire enfin mon chef d'œuvre. Le truc qui marque. La super pièce ou le super roman. Le machin qui ferait que ma mère arrêterait de dire « oui t'écris mais t'es pas écrivain ? ». Le pavé qui amènerait mon nom en gros sur une affiche. Le meilleur polar de l'année préfacé par Bénacquista. Le bouquin incontournable qui vous ferait dire « je le connais, lui ». Et qui ferait que je ne répondrais même pas à cette interview parce que plus le temps, grosse tête, attachée de presse, agenda, rdv, vite, vite, vite, PPDA, taxi, avion, hôtels, bisou-bisou, conférence, champagne, caviar, ski à Courchevel...
Le truc qui ferait de moi un gros con...
C'est bizarre, j'ai l'impression que je ne vais pas avoir le temps de l'écrire, ce truc !

Publié par Genève à 13:41:13 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (0) |

Un petit noir avec Dominique Taffin-Jouhaud | 22 février 2007

Activité indispensable du monde de l'édition, le travail du traducteur littéraire est néanmoins assez peu connu du grand public et souvent mal considéré par les éditeurs eux-mêmes. Donner la parole à une traductrice m'a donc semblé une bonne manière de donner un modeste coup de projecteur sur un métier qui permet de faire converger vers un même lecteur toutes les littératures du monde. Ce métier de magicien, Dominique Taffin-Jouhaud l'exerce depuis des années avec un enthousiasme communicatif. Entretien comme au coin du zinc, devant un petit noir, avec une passionnée qui estime que "traduire, c'est donner une double vie au texte"...

 -  Dans quelles circonstances avez-vous été amenée à exercer l'activité de traductrice ?
 
 - Je crois que j'ai été fascinée, dès l'enfance, par la différence culturelle. Le goût des livres et l'envie de découvertes, à l'adolescence, ont fait le reste. Je me suis organisée pour passer au moins un an dans chacun des pays dont j'avais étudié la langue (Etats-Unis et Allemagne), puis, après une licence d'anglais, je me suis présentée au concours d'entrée de l'ESIT (école sup. d'interprètes et de traducteurs), à Paris. À l'époque, il n'existait aucune formation universitaire à la traduction littéraire. J'ai donc bénéficié d'une formation technique, étalée sur trois ans. Au départ, j'ai travaillé en indépendante, puis j'ai été salariée d'un centre d'études techniques pendant cinq ans. Parallèlement, j'ai décroché mes premières traductions d'édition. Il y a dix ans, j'ai opté pour le « tout littéraire ».
 
 -  Quelles sont les œuvres littéraires que vous avez eu l'occasion de traduire ?
 
 - En tout, j'ai traduit quatre-vingts ouvrages, mais beaucoup moins de fictions. J'ai toujours voulu vivre de ce métier, et il m'est difficile d'enchaîner la traduction de romans de manière régulière, notamment parce que cela me demande un investissement particulier, en termes de temps. La traduction de « beaux livres » et de guides pratiques est plus suivie (c'est le type de livres que les Français achètent en masse), mais aussi plus rapide. Disons que j'essaie de « m'offrir » occasionnellement un roman ou un ouvrage ambitieux. Je citerai Anthony Powell, Tourne, manège  (Flammarion), Joan Didion,  Démocratie (Flammarion),  Mirjam Pressler  Rose et Poison  qui sortira en 2007 (Calmann-Lévy), et Walter Moers,  La Cité des Livres qui rêvent  (ed. du Panama). Parmi les essais, Angela Davis  Femmes, race, classe  (ed. des Femmes)., Phyllis Chesler  La mâle Donne  (Des Femmes), un essai sur l'art signé par Robert Hughes, du magazine Time,  Rien qu'un Critique (Albin-Michel), une biographie de Jung (Gerhard Wehr, ed. de Médicis) et une autre de Fidel Castro (Volker Skierka, Alvik). J'ai traduit Pressler, Moers et V.Skierka en collaboration avec F. Mathieu, G. Wehr avec M. Blondel.
 
 - Comment définiriez-vous le plaisir que cette activité vous procure ?
 
 - Chaque livre, même le plus anodin, m'apprend quelque chose. Le traducteur est un hyper-lecteur, selon l ‘expression de Roland Barthes : la mécanique d'un texte ne peut pas lui échapper. Ensuite, il y a beaucoup de plaisir à polir les mots et les phrases pour qu'ils reflètent précisément la pensée de l'auteur, sans trahir l'esprit de la langue d'arrivée. Traduire, c'est donner une double vie au texte. Il faut faire en sorte que ces deux existences ne se renient pas l'une l'autre. La question ne se résume pas à transmettre un contenu, il convient de retrouver un rapport équivalent entre l'idée et la forme. La traduction, en tant qu'écriture, procure un véritable bonheur à cause de l'inventivité qu'elle requiert pour contourner les obstacles. La langue de départ impose une contrainte, et toute contrainte finit par créer une liberté. Le texte traduit doit acquérir une forme d'autonomie.
 
 - La traduction de documents techniques est-elle plus facile que celle d'œuvres littéraires ?
 
 - Il faut éviter de hiérarchiser. La traduction technique demande des compétences voisines de celles qui sont nécessaires à la traduction littéraire. Outre une connaissance intime de la langue de départ et une grande maîtrise de la langue d'arrivée, le travail du traducteur technique exige une bonne documentation. On ne peut traduire correctement que ce que l'on comprend. Pour être vraiment efficace, la traduction technique finit par réclamer une spécialisation. Mais les documents scientifiques comme les notices de machines visent avant tout à informer, ils sont toujours rédigés dans une langue concise, qui privilégie la clarté. La difficulté de la traduction littéraire tient aux exigences du style de l'auteur. Il ne s'agit plus seulement d'être clair, il faut produire de la beauté et de l'élégance.
 
 - Le traducteur est un élément essentiel dans la diffusion des œuvres étrangères, pourtant j'ai un peu le sentiment qu'il est considéré comme la cinquième roue du carrosse : comment l'expliquez-vous ?
 
 - Les traducteurs qui peuvent s'en donner le loisir passent énormément de temps à prospecter de nouveaux textes pour les éditeurs. Mais tous ne peuvent pas se le permettre, car c'est une activité bénévole, qui ne porte ses fruits qu'à long terme. Une bonne traduction est invisible, elle doit attirer l'attention sur le romancier, pas sur le traducteur, qui reste essentiellement au service de l'œuvre. Il a donc vocation à s'effacer. À moins d'avoir fait reconnaître sa propre prose par ailleurs, le traducteur demeure dans l'ombre, et souvent, à mon avis, l'éditeur le considère davantage comme une fonction que comme un auteur. Les médias nous reconnaissent un peu mieux qu'avant, mais il n'est pas rare qu'ils oublient de citer notre nom quand ils parlent de l'œuvre.
 
 - Concrètement, le quotidien du traducteur, c'est plutôt limousine et vitres fumées ou rutabagas à tous les repas ?
 
 - Le rutabaga redevient très chic.... Sans vouloir exagérer, je pense que l'on ne fait pas fortune dans la traduction littéraire. La réalité de la profession n'est pas facile. Cela tient notamment au fait qu'elle ne relève d'aucun statut officiel. N'importe qui, du jour au lendemain, peut se déclarer traducteur. C'est préjudiciable à tous, au bout du compte, car il s'agit bien d'un métier qui réclame des aptitudes précises. Les tarifs à la page n'ont pratiquement pas augmenté depuis dix ans, ce qui revient à dire qu'ils ont baissé. Les revenus sont modestes, et plus proches du smic que du salaire d'un pdg. Sauf si l'on a la chance de tirer le gros lot d'un best-seller, et de négocier de substantiels pourcentages de droits d'auteur sur les ventes d'un livre ! En pratique, c'est rare. Le traducteur littéraire entre dans la catégorie des travailleurs précaires, comme les journalistes pigistes et les intermittents du spectacle. Il vaut mieux qu'il ait une deuxième activité à mi-temps, pour assurer ses arrières. En cela, lui aussi est forcé de mener une double vie, comme le souligne Bernard Lahire dans le livre qu'il vient de publier sur la condition littéraire (ed. La Découverte).
 
 - Y a-t-il un auteur en particulier dont vous rêveriez de devenir la traductrice attitrée ?
 
 - Grande question. En fait, la liste serait trop longue, et il me reste tant d'écrivains à découvrir... « So many books, so little time » ! Mais j'aimerais traduire Paul Auster, Allison Lurie, Julian Barnes, Joyce Caroll Oates, et d'autres romans de Walter Moers ou Mirjam Pressler.
 
 

Publié par Genève à 20:18:42 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (2) |

Un petit noir avec Frédéric Boudet | 22 février 2007

Frédéric Boudet a publié aux éditions de l'Olivier un recueil de nouvelles intitulé Invisibles et que je tiens pour l'un des livres français les plus touchants de ces dernières années. Entretien - découverte avec un auteur furieusement prometteur, comme au coin du zinc, devant un bon petit noir...


-La notice biographique en quatrième de couverture de votre recueil ne dit presque rien de vous. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?


- Mon éditeur sait être laconique en effet... J'ai trente huit ans, je vis à Paris et suis originaire du Mans, dans la Sarthe. J'attache une importance assez grande aux racines, mes personnages sont souvent sans attaches, sans prise semble-t-il avec le réel, mais je crois qu'ils savent d'où ils viennent, même si cela est source de souffrance souvent plus que de sérénité. Je parlerai du Mans et de mon rapport à cette ville un jour dans un texte qui est en gestation quelque part, un le Mans revisité par la littérature, ça va sans dire. Quant à l'écriture, c'est un cliché de dire qu'elle a toujours été là, et que ce premier livre publié n'est pas le premier écrit.

          
- Invisibles est votre premier recueil : dans quelles circonstances avez-vous été amené à écrire les nouvelles qui le composent ? 


 - Je venais de terminer un roman (qui m'a pris trois ans) et je me suis rendu compte qu'il n'était pas bon, que pour l'envoyer à une maison d'édition je devais le réécrire entièrement (ce que j'avais déjà fait plus ou moins trois fois). Un peu désespéré (la vie est tout de même courte !), j'ai décidé, aidé en cela par le souvenir de celui que j'appelle mon « maître », Raymond Carver, de laisser tomber et de me remettre à écrire des nouvelles pour composer un recueil et enfin pouvoir envoyer quelque chose. La nouvelle permet de finir un texte en quelques semaines ou un ou deux mois au plus (impossible à faire avec un roman !) et surtout de travailler le style, de ciseler son texte, quand le roman vous laisse parfois embourbé jusqu'au cou dans les méandres de la structure, des personnages, des parties et des sous-parties etc. Au bout d'une année et demie j'avais une douzaine de textes que j'ai estimés suffisamment bons pour être envoyés. Quant à être publiés, ce fût la bonne surprise !


- Un inconnu qui débute son parcours littéraire par un recueil de nouvelles chez un éditeur (relativement) important : les contes de fées sont donc possibles en ce bas monde ?


- Eh oui ! L'Olivier était en tête de ma liste, ils ont publié une grande partie des écrivains américains qui m'ont donné envie d'écrire et m'ont tout appris, Raymond Carver en tête. C'était donc assez inespéré ! Mais c'est une maison qui a toujours défendu ce genre littéraire, Olivier Cohen a beaucoup dit son amour de la nouvelle, et c'est vrai que leur catalogue est fait d'assez nombreux auteurs français inspirés par la littérature américaine, ce qui est assez vrai de mon recueil, je crois.


- Il y a dans vos nouvelles un vrai sens du rythme et de l'intrigue, un ancrage très crédible dans le quotidien, et des personnages denses et forts qui évoquent les meilleurs travaux des nouvellistes américains... Ceux-ci font-ils partie de vos influences ?


- Oui, définitivement. Carver en tête mais aussi Richard Ford, Russell Banks, Jim Harrison, et les grands « anciens », Faulkner et Steinbeck en tête. J'ai lu plus d'auteurs américains que de français. Djian a écrit un livre superbe, Ardoise, où il dit la dette qui est la sienne vis-à-vis d'une brochette d'auteurs : tous ou presque sont américains (sauf Cendrars et Céline, deux indispensables !), et tous font partie de ma bibliothèque idéale (il faut lire Ardoise !).


- L'absence, le deuil, l'incommunicabilité, les rapports filiaux... autant de thèmes qui semblent proches de vos préoccupations. D'où tirez-vous votre inspiration ?


- Grande et difficile question... réellement. Comme beaucoup, j'ai plusieurs « sources », qui m'échappent, je veux dire par là que ma façon de travailler consiste à me connecter à ces « sources », qui sont quelque part, et pour faire vite, entre le monde, le souvenir, le regret, le cœur et l'inconscient, et de les laisser couler, mon rôle est celui du scribe, je ne fais que retranscrire. Ceci pour le premier jet. Ensuite, c'est à l'hémisphère gauche d'entrer en scène et de donner une forme, patiemment, minutieusement, obsessionnellement, à coups de marteaux, de ciseaux, de scalpels, de chiffons ou de plume, pour que cela sonne, tienne debout tout seul. Et si ce qui reste vibre encore, si c'est encore « inspiré », je garde. L'enfance, ce qu'on appelle les « relations », être fils, être père, être mère, mais aussi être vivant, quand on pourrait aussi être mort (ça viendra...), le regret, la nostalgie sont mes grandes obsessions. Pourquoi ? Je ne cherche pas à le savoir. C'est déjà beaucoup qu'elles veuillent bien prendre forme littéraire, laissons faire...


- Comment Invisibles a t-il été reçu par le public et la critique ? Etes-vous satisfait des ventes ?  Des réactions qu'il a suscitées ? 


 - J'ai eu quelques articles positifs dans la grande presse comme on dit, c'est toujours satisfaisant. Les libraires ont eu l'air d'apprécier aussi et les ventes satisfont mon éditeur semble-t-il, je n'ai donc pas à me plaindre ! Si la question est « auriez-vous aimé en vendre suffisamment pour pouvoir en vivre pendant cinq ans et ne faire qu'écrire ?», la réponse est oui (mais ça n'est pas le cas !).
 
- Quels sont aujourd'hui vos projets, en matière d'écriture ?


- Je travaille actuellement à un roman. Il sera assez proche je pense de l'univers des nouvelles qui composent Invisibles.


Invisibles, par Frédéric Boudet - Editions de l'Olivier - 2006 -15 euros.
Le blog de l'auteur: fredericboudet.blogspot.com
 

Publié par Genève à 15:55:17 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (2) |

1|

Archives

Février

DiLuMaMeJeVeSa
    123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728   
  • RSS
  • RSS
  • Podcast
  • atom 03