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Les petits noirs de Stéphane Laurent

entretiens littéraires au coin du zinc...

Repères...

Stéphane Laurent est journaliste et rewriter dans l'édition.

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Un petit noir avec Dominique Taffin-Jouhaud | 22 février 2007

Activité indispensable du monde de l'édition, le travail du traducteur littéraire est néanmoins assez peu connu du grand public et souvent mal considéré par les éditeurs eux-mêmes. Donner la parole à une traductrice m'a donc semblé une bonne manière de donner un modeste coup de projecteur sur un métier qui permet de faire converger vers un même lecteur toutes les littératures du monde. Ce métier de magicien, Dominique Taffin-Jouhaud l'exerce depuis des années avec un enthousiasme communicatif. Entretien comme au coin du zinc, devant un petit noir, avec une passionnée qui estime que "traduire, c'est donner une double vie au texte"...

 -  Dans quelles circonstances avez-vous été amenée à exercer l'activité de traductrice ?
 
 - Je crois que j'ai été fascinée, dès l'enfance, par la différence culturelle. Le goût des livres et l'envie de découvertes, à l'adolescence, ont fait le reste. Je me suis organisée pour passer au moins un an dans chacun des pays dont j'avais étudié la langue (Etats-Unis et Allemagne), puis, après une licence d'anglais, je me suis présentée au concours d'entrée de l'ESIT (école sup. d'interprètes et de traducteurs), à Paris. À l'époque, il n'existait aucune formation universitaire à la traduction littéraire. J'ai donc bénéficié d'une formation technique, étalée sur trois ans. Au départ, j'ai travaillé en indépendante, puis j'ai été salariée d'un centre d'études techniques pendant cinq ans. Parallèlement, j'ai décroché mes premières traductions d'édition. Il y a dix ans, j'ai opté pour le « tout littéraire ».
 
 -  Quelles sont les œuvres littéraires que vous avez eu l'occasion de traduire ?
 
 - En tout, j'ai traduit quatre-vingts ouvrages, mais beaucoup moins de fictions. J'ai toujours voulu vivre de ce métier, et il m'est difficile d'enchaîner la traduction de romans de manière régulière, notamment parce que cela me demande un investissement particulier, en termes de temps. La traduction de « beaux livres » et de guides pratiques est plus suivie (c'est le type de livres que les Français achètent en masse), mais aussi plus rapide. Disons que j'essaie de « m'offrir » occasionnellement un roman ou un ouvrage ambitieux. Je citerai Anthony Powell, Tourne, manège  (Flammarion), Joan Didion,  Démocratie (Flammarion),  Mirjam Pressler  Rose et Poison  qui sortira en 2007 (Calmann-Lévy), et Walter Moers,  La Cité des Livres qui rêvent  (ed. du Panama). Parmi les essais, Angela Davis  Femmes, race, classe  (ed. des Femmes)., Phyllis Chesler  La mâle Donne  (Des Femmes), un essai sur l'art signé par Robert Hughes, du magazine Time,  Rien qu'un Critique (Albin-Michel), une biographie de Jung (Gerhard Wehr, ed. de Médicis) et une autre de Fidel Castro (Volker Skierka, Alvik). J'ai traduit Pressler, Moers et V.Skierka en collaboration avec F. Mathieu, G. Wehr avec M. Blondel.
 
 - Comment définiriez-vous le plaisir que cette activité vous procure ?
 
 - Chaque livre, même le plus anodin, m'apprend quelque chose. Le traducteur est un hyper-lecteur, selon l ‘expression de Roland Barthes : la mécanique d'un texte ne peut pas lui échapper. Ensuite, il y a beaucoup de plaisir à polir les mots et les phrases pour qu'ils reflètent précisément la pensée de l'auteur, sans trahir l'esprit de la langue d'arrivée. Traduire, c'est donner une double vie au texte. Il faut faire en sorte que ces deux existences ne se renient pas l'une l'autre. La question ne se résume pas à transmettre un contenu, il convient de retrouver un rapport équivalent entre l'idée et la forme. La traduction, en tant qu'écriture, procure un véritable bonheur à cause de l'inventivité qu'elle requiert pour contourner les obstacles. La langue de départ impose une contrainte, et toute contrainte finit par créer une liberté. Le texte traduit doit acquérir une forme d'autonomie.
 
 - La traduction de documents techniques est-elle plus facile que celle d'œuvres littéraires ?
 
 - Il faut éviter de hiérarchiser. La traduction technique demande des compétences voisines de celles qui sont nécessaires à la traduction littéraire. Outre une connaissance intime de la langue de départ et une grande maîtrise de la langue d'arrivée, le travail du traducteur technique exige une bonne documentation. On ne peut traduire correctement que ce que l'on comprend. Pour être vraiment efficace, la traduction technique finit par réclamer une spécialisation. Mais les documents scientifiques comme les notices de machines visent avant tout à informer, ils sont toujours rédigés dans une langue concise, qui privilégie la clarté. La difficulté de la traduction littéraire tient aux exigences du style de l'auteur. Il ne s'agit plus seulement d'être clair, il faut produire de la beauté et de l'élégance.
 
 - Le traducteur est un élément essentiel dans la diffusion des œuvres étrangères, pourtant j'ai un peu le sentiment qu'il est considéré comme la cinquième roue du carrosse : comment l'expliquez-vous ?
 
 - Les traducteurs qui peuvent s'en donner le loisir passent énormément de temps à prospecter de nouveaux textes pour les éditeurs. Mais tous ne peuvent pas se le permettre, car c'est une activité bénévole, qui ne porte ses fruits qu'à long terme. Une bonne traduction est invisible, elle doit attirer l'attention sur le romancier, pas sur le traducteur, qui reste essentiellement au service de l'œuvre. Il a donc vocation à s'effacer. À moins d'avoir fait reconnaître sa propre prose par ailleurs, le traducteur demeure dans l'ombre, et souvent, à mon avis, l'éditeur le considère davantage comme une fonction que comme un auteur. Les médias nous reconnaissent un peu mieux qu'avant, mais il n'est pas rare qu'ils oublient de citer notre nom quand ils parlent de l'œuvre.
 
 - Concrètement, le quotidien du traducteur, c'est plutôt limousine et vitres fumées ou rutabagas à tous les repas ?
 
 - Le rutabaga redevient très chic.... Sans vouloir exagérer, je pense que l'on ne fait pas fortune dans la traduction littéraire. La réalité de la profession n'est pas facile. Cela tient notamment au fait qu'elle ne relève d'aucun statut officiel. N'importe qui, du jour au lendemain, peut se déclarer traducteur. C'est préjudiciable à tous, au bout du compte, car il s'agit bien d'un métier qui réclame des aptitudes précises. Les tarifs à la page n'ont pratiquement pas augmenté depuis dix ans, ce qui revient à dire qu'ils ont baissé. Les revenus sont modestes, et plus proches du smic que du salaire d'un pdg. Sauf si l'on a la chance de tirer le gros lot d'un best-seller, et de négocier de substantiels pourcentages de droits d'auteur sur les ventes d'un livre ! En pratique, c'est rare. Le traducteur littéraire entre dans la catégorie des travailleurs précaires, comme les journalistes pigistes et les intermittents du spectacle. Il vaut mieux qu'il ait une deuxième activité à mi-temps, pour assurer ses arrières. En cela, lui aussi est forcé de mener une double vie, comme le souligne Bernard Lahire dans le livre qu'il vient de publier sur la condition littéraire (ed. La Découverte).
 
 - Y a-t-il un auteur en particulier dont vous rêveriez de devenir la traductrice attitrée ?
 
 - Grande question. En fait, la liste serait trop longue, et il me reste tant d'écrivains à découvrir... « So many books, so little time » ! Mais j'aimerais traduire Paul Auster, Allison Lurie, Julian Barnes, Joyce Caroll Oates, et d'autres romans de Walter Moers ou Mirjam Pressler.
 
 

Publié par Genève à 20:18:42 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (2) |

Un petit noir avec Frédéric Boudet | 22 février 2007

Frédéric Boudet a publié aux éditions de l'Olivier un recueil de nouvelles intitulé Invisibles et que je tiens pour l'un des livres français les plus touchants de ces dernières années. Entretien - découverte avec un auteur furieusement prometteur, comme au coin du zinc, devant un bon petit noir...


-La notice biographique en quatrième de couverture de votre recueil ne dit presque rien de vous. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?


- Mon éditeur sait être laconique en effet... J'ai trente huit ans, je vis à Paris et suis originaire du Mans, dans la Sarthe. J'attache une importance assez grande aux racines, mes personnages sont souvent sans attaches, sans prise semble-t-il avec le réel, mais je crois qu'ils savent d'où ils viennent, même si cela est source de souffrance souvent plus que de sérénité. Je parlerai du Mans et de mon rapport à cette ville un jour dans un texte qui est en gestation quelque part, un le Mans revisité par la littérature, ça va sans dire. Quant à l'écriture, c'est un cliché de dire qu'elle a toujours été là, et que ce premier livre publié n'est pas le premier écrit.

          
- Invisibles est votre premier recueil : dans quelles circonstances avez-vous été amené à écrire les nouvelles qui le composent ? 


 - Je venais de terminer un roman (qui m'a pris trois ans) et je me suis rendu compte qu'il n'était pas bon, que pour l'envoyer à une maison d'édition je devais le réécrire entièrement (ce que j'avais déjà fait plus ou moins trois fois). Un peu désespéré (la vie est tout de même courte !), j'ai décidé, aidé en cela par le souvenir de celui que j'appelle mon « maître », Raymond Carver, de laisser tomber et de me remettre à écrire des nouvelles pour composer un recueil et enfin pouvoir envoyer quelque chose. La nouvelle permet de finir un texte en quelques semaines ou un ou deux mois au plus (impossible à faire avec un roman !) et surtout de travailler le style, de ciseler son texte, quand le roman vous laisse parfois embourbé jusqu'au cou dans les méandres de la structure, des personnages, des parties et des sous-parties etc. Au bout d'une année et demie j'avais une douzaine de textes que j'ai estimés suffisamment bons pour être envoyés. Quant à être publiés, ce fût la bonne surprise !


- Un inconnu qui débute son parcours littéraire par un recueil de nouvelles chez un éditeur (relativement) important : les contes de fées sont donc possibles en ce bas monde ?


- Eh oui ! L'Olivier était en tête de ma liste, ils ont publié une grande partie des écrivains américains qui m'ont donné envie d'écrire et m'ont tout appris, Raymond Carver en tête. C'était donc assez inespéré ! Mais c'est une maison qui a toujours défendu ce genre littéraire, Olivier Cohen a beaucoup dit son amour de la nouvelle, et c'est vrai que leur catalogue est fait d'assez nombreux auteurs français inspirés par la littérature américaine, ce qui est assez vrai de mon recueil, je crois.


- Il y a dans vos nouvelles un vrai sens du rythme et de l'intrigue, un ancrage très crédible dans le quotidien, et des personnages denses et forts qui évoquent les meilleurs travaux des nouvellistes américains... Ceux-ci font-ils partie de vos influences ?


- Oui, définitivement. Carver en tête mais aussi Richard Ford, Russell Banks, Jim Harrison, et les grands « anciens », Faulkner et Steinbeck en tête. J'ai lu plus d'auteurs américains que de français. Djian a écrit un livre superbe, Ardoise, où il dit la dette qui est la sienne vis-à-vis d'une brochette d'auteurs : tous ou presque sont américains (sauf Cendrars et Céline, deux indispensables !), et tous font partie de ma bibliothèque idéale (il faut lire Ardoise !).


- L'absence, le deuil, l'incommunicabilité, les rapports filiaux... autant de thèmes qui semblent proches de vos préoccupations. D'où tirez-vous votre inspiration ?


- Grande et difficile question... réellement. Comme beaucoup, j'ai plusieurs « sources », qui m'échappent, je veux dire par là que ma façon de travailler consiste à me connecter à ces « sources », qui sont quelque part, et pour faire vite, entre le monde, le souvenir, le regret, le cœur et l'inconscient, et de les laisser couler, mon rôle est celui du scribe, je ne fais que retranscrire. Ceci pour le premier jet. Ensuite, c'est à l'hémisphère gauche d'entrer en scène et de donner une forme, patiemment, minutieusement, obsessionnellement, à coups de marteaux, de ciseaux, de scalpels, de chiffons ou de plume, pour que cela sonne, tienne debout tout seul. Et si ce qui reste vibre encore, si c'est encore « inspiré », je garde. L'enfance, ce qu'on appelle les « relations », être fils, être père, être mère, mais aussi être vivant, quand on pourrait aussi être mort (ça viendra...), le regret, la nostalgie sont mes grandes obsessions. Pourquoi ? Je ne cherche pas à le savoir. C'est déjà beaucoup qu'elles veuillent bien prendre forme littéraire, laissons faire...


- Comment Invisibles a t-il été reçu par le public et la critique ? Etes-vous satisfait des ventes ?  Des réactions qu'il a suscitées ? 


 - J'ai eu quelques articles positifs dans la grande presse comme on dit, c'est toujours satisfaisant. Les libraires ont eu l'air d'apprécier aussi et les ventes satisfont mon éditeur semble-t-il, je n'ai donc pas à me plaindre ! Si la question est « auriez-vous aimé en vendre suffisamment pour pouvoir en vivre pendant cinq ans et ne faire qu'écrire ?», la réponse est oui (mais ça n'est pas le cas !).
 
- Quels sont aujourd'hui vos projets, en matière d'écriture ?


- Je travaille actuellement à un roman. Il sera assez proche je pense de l'univers des nouvelles qui composent Invisibles.


Invisibles, par Frédéric Boudet - Editions de l'Olivier - 2006 -15 euros.
Le blog de l'auteur: fredericboudet.blogspot.com
 

Publié par Genève à 15:55:17 dans Les petits noirs de Stéphane Laurent | Commentaires (2) |

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